Une porte de placard, rue des Fourbisseurs
La première commande n'était pas un meuble : c'était une porte de placard, rue des Fourbisseurs, que le locataire ne pouvait plus fermer depuis l'hiver précédent et que le propriétaire refusait de remplacer. Marie Lefebvre a repris la charnière, changé deux vis, facturé trente-huit euros. Le lendemain, la voisine du dessus descendait avec un tiroir.
Vingt-deux mètres carrés, en 2008, avec une scie sous table achetée 340 euros à un menuisier de Marguerittes qui partait à la retraite, un aspirateur à copeaux qui perdait son tuyau, et aucun endroit où ranger les chutes autrement qu'en tas contre le mur de gauche. On sciait dehors quand le mistral le permettait, c'est-à-dire rarement, et on rentrait tout à la main avant la nuit. Quatre personnes sont passées par ce garage cette année-là, dont deux qui n'ont pas tenu six mois. L'atelier a déménagé au 46 rue Jean Moulin en 2011, dans un ancien dépôt de tissus dont le sol était creusé par endroits de quatre bons centimètres et qu'il a fallu couler à neuf avant d'installer quoi que ce soit. Le sol a coûté plus cher que la scie.
Personne n'a regretté ce déménagement.
Ce que l'atelier refuse, et depuis quand
La liste des refus s'est écrite par accident, pas par principe, et elle commence en 2009 avec un restaurateur du boulevard Gambetta qui voulait refaire toute sa salle : cloisons, électricité, carrelage, mobilier. Marie Lefebvre a répondu non pour tout sauf les tables, en expliquant qu'elle ne toucherait pas aux circuits électriques et que le reste appartenait à des corps de métier qu'elle n'était pas. Cette réponse a servi de règle pour toutes les demandes suivantes.
Rareripesense ne travaille jamais sur un véhicule, jamais sur une installation électrique reliée au réseau, jamais sur un circuit de froid, jamais sur le bâti lui-même : ni mur porteur, ni toiture, ni dalle, ni réseau enterré, ni façade, ni escalier de copropriété. L'atelier ne pose rien sur site, et un meuble part de la rue Jean Moulin fini, il arrive fini.
Il n'y a pas de licence, pas d'ordre professionnel, pas de certification affichée, et aucune adhésion à quoi que ce soit depuis l'ouverture. Antoine Robert, qui tient l'administration, le dit sans détour quand on lui pose la question au téléphone : l'entreprise ne prétend à aucun titre, elle ne le revendique pas non plus, et elle n'a jamais eu besoin de ce genre de papier pour raboter un chêne. Ce qu'elle sait faire, elle le fait. Le reste, elle l'envoie ailleurs, avec un nom et un numéro.
Aucun pesticide, aucun biocide, aucun traitement chimique lourd n'a franchi la porte, même pour du bois de récupération, même en 2015 quand une commande de caisses est arrivée avec des trous de vrillettes et qu'il a fallu tout trier à la main dans la cour. Quand une pièce est attaquée par les insectes, on oriente vers quelqu'un dont c'est le métier, à Milhaud ou à Beaucaire selon les cas, et on le dit avant de prendre la pièce.
Nicolas Robert, Laurent Dubois, et le carnet à spirale
Nicolas Robert est arrivé en 2013 après un passage dans une quincaillerie de la rue Nationale. C'est lui qui reçoit les demandes, qui trie, qui rappelle, et qui note tout sur un carnet à spirale posé près du téléphone, jamais sur un logiciel, parce que le carnet ne tombe pas en panne et qu'on peut le feuilleter à deux.
Laurent Dubois commande le bois depuis 2016 : du chêne chez un scier de Sauve, du noyer chez un revendeur de Sommières, parfois des lots entiers rachetés à des particuliers qui vident une grange du côté de Calvisson ou de Clarensac. Il refuse environ trois lots sur dix, surtout quand le bois a passé des années dehors sans couverture et qu'il sonne creux sous le maillet.
Le vendredi, l'atelier ferme à quinze heures. Ce n'est pas un horaire d'agrément.
C'est le créneau des livraisons de matière et du rangement du parc, parce que les camions arrivent plus facilement en début d'après-midi et que le reste de la semaine est pris par les commandes en cours. Lundi au jeudi, l'atelier ouvre à huit heures trente et ferme à dix-sept heures trente, sans pause déjeuner officielle, chacun mangeant quand la colle sèche. Samedi et dimanche, porte close, rideau baissé, personne au téléphone.
Deux mille deux cents pièces, peut-être
Une armoire en chêne massif de deux mètres dix est sortie de l'atelier en 2019 pour un appartement du quartier des Arènes, livrée en trois morceaux et montée par le client avec son frère, parce que c'est le seul montage que l'atelier accepte : celui qu'il ne fait pas. Les étagères sur mesure représentent à peu près la moitié du travail, elles partent souvent vers des logements anciens du centre où les murs ne sont jamais d'aplomb et où un meuble standard laisse un jour de quatre centimètres, et c'est là que le relevé de mur prend le plus de temps, parfois une heure pour une seule niche. Les caisses et les cadres forment l'autre moitié, plus discrète. Philippe Petit suit ces dossiers un par un, souvent par téléphone, parfois par courriel à [email protected].
La restauration de bois ancien se fait sur place, jamais chez le client. Un fauteuil du dix-neuvième siècle arrive démonté et repart remonté mais non rembourré, parce que le rembourrage n'est pas le métier. Une commode avec un tiroir fendu sera recollée, mais on ne refait pas la marqueterie manquante : on la laisse telle quelle et on le dit avant.
Le nombre de pièces sorties depuis 2008 n'a jamais été compté sérieusement. Nicolas Robert estime qu'on tourne autour de deux mille deux cents. Laurent Dubois, lui, tient un décompte des essences : chêne, noyer, frêne, hêtre, châtaignier, et un lot de poirier acheté en 2017 qui n'est toujours pas entièrement employé.
Onze mille quatre cents euros la première année
La comptabilité de 2008 tient sur deux feuilles, avec 11 400 euros de chiffre d'affaires et beaucoup de mois sans rien du tout. Aucune de ces lignes n'a été conservée comme argument de vente, et il n'y en aura pas ici non plus, parce qu'un chiffre d'il y a dix-sept ans ne dit rien de ce que l'atelier fera demain pour qui que ce soit. Les demandes arrivent par téléphone au 04 08 36 19 87, ou par courriel.
Elles arrivent aussi à pied, depuis la gare de Nîmes, en remontant vers la rue Jean Moulin, parce que des gens passent devant le rideau ouvert et entrent. C'est ainsi que la moitié du carnet s'est rempli.
Une rue de garages, pas d'ateliers d'art
La rue Jean Moulin n'est pas une rue d'ateliers d'art : c'est une rue de garages, de petits entrepôts, d'un pressing et d'un marchand de pièces automobiles. Rareripesense y occupe un rez-de-chaussée avec une porte à rideau métallique qui grince depuis 2011 et que personne n'a jamais graissée, malgré deux ou trois promesses en ce sens.
Le quartier a changé : le prix du mètre carré a augmenté, des logements neufs sont sortis du côté de la route de Montpellier, et des clients arrivent maintenant de Caveirac, de Saint-Césaire ou de Milhaud, garés en double file le temps de décharger une planche. Antoine Robert suit les papiers, les assurances, les échéances, et il répète souvent que l'entreprise ne promet rien, ne garantit rien au-delà de ce que dit la loi, et ne cherche pas à grandir. Pas de deuxième adresse, pas de succursale, pas de dépôt ailleurs. Une seule porte, celle du 46 rue Jean Moulin, 30900 Nîmes.
C'est peu. Cela tient depuis dix-sept ans.